• Reves

L’humilitém vient de humus, la terre.

L’humilité rend les vertus discrètes. Elle implique une conscience lucide, exigeante,  des limites de toute vertu. Non  pas le mépris de soi,  mais une reconnaissance toujours insatisfaite de tout ce qu’on n’est pas,  par amour de la vérité.

« Etre humble, c’est aimer la vérité plus que soi »

« Toute pensée digne de ce nom suppose l’humilité (…) elle s’oppose en cela à la vanité qui ne pense pas, mais qui se croit (…) L’humilité doute de tout et spécialement d’elle-même. Humaine, trop humaine… Qui sait si elle n’est pas le masque d’un très subtil orgueil ? »

Spinoza

Pour Spinoza, l’humilité est moins une vertu qu’un état d’âme, un « affect » né d’une tristesse de l’homme devant son impuissance ou sa faiblesse.

Si elle n’est donc pas pour lui une vertu à proprement parler, elle est pourtant « plus utile que dommageable », permettant de vivre  « sous la conduite de la raison ».

Cependant, si un homme prend conscience de son impuissance parce qu’il reconnaît l’existence de quelque chose de plus grand et plus puissant que lui-même,  alors cette humilité-là est bien une vertu. Car « c’est une grande force, pour l’âme, que de se connaître  adéquatement » c’est-à-dire en se contentant d’être soi, ce qu’enseigne la miséricorde. Miséricorde et humilité vont de pair et se complètent. S’accepter soi – mais ne pas se raconter d’histoire.

« Ceux que l’on croit être le plus pleins de mésestime d’eux-mêmes et d’humilité sont généralement le plus pleins d’ambition et d’envie » C’est toute l’ambiguïté de l’humilité.

Kant

Dans sa  Doctrine de la Vertu, Kant oppose ce qu’il appelle « la fausse humilité » (ou bassesse) au devoir de « respecter en soi la dignité de l’homme en tant que sujet moral »: la bassesse est un vice, contraire à  l’honneur, qui est une vertu. Il définit l’humilité  comme « la conscience et le sentiment (éprouvé par  l’homme) de son peu de valeur morale en comparaison avec la loi » S’agenouiller ou se prosterner est contraire à la dignité humaine. Il est indigne d’un homme de s’humilier et de se courber devant un autre. Mais l’humilité n’est pas l’humiliation.  On ne peut condamner, en conséquence, la mendicité pratiquée dans certaines traditions spirituelles les plus hautes. « Saint François d’Assise ou le Bouddha ont-ils péché contre l’humanité ? » Evidemment pas et il faut bien distinguer l’homme animal de la personne humaine, c’est-à-dire sujet moral. « Son peu de valeur en tant qu’homme animal ne peut nuire à sa dignité comme homme raisonnable »

Pour Nietzsche, l’humilité suppose une bonne part de nihilisme ou de ressentiment. On ne s’accuse soi-même que pour mieux accuser le monde ou la vie, et s’excuser par là.  Pour lui, « l’humilité est vertu d’esclave », méprisable. Les  maîtres, « altiers et fiers »  n’ont que faire de l’humilité.

Mais comment, avec ce genre de psychologie, rendre compte de l’humilité d’un Saint François d’Assise ou d’un Saint Jean de la Croix ? « On ne peut voir dans l’humilité l’envers de je ne sais quelle haine de soi. Ne confondons pas l’humilité et la mauvaise conscience, l’humilité et le remords, l’humilité et la honte. Il s’agit de juger non pas ce qu’on a fait, mais ce qu’on est. Et nous sommes si peu… »

L’humilité nous porte donc à ne pas nous accuser, mais à considérer nos imperfections comme inévitables. « Trop humble pour s’accuser ou s’excuser. Trop lucide pour s’en vouloir tout à fait. Encore une fois, humilité et miséricorde vont ensemble (…) L’humilité est un savoir avant d’être une vertu. Triste savoir ? Si l’on veut. Mais plus utile à l’homme qu’une joyeuse ignorance. Mieux vaut se mépriser que se méprendre. »

« Humilité égale vérité » dira Jankélévitch,  qui remet l’homme à sa juste place, estimant que la sincérité, lucide et sans illusion, permet à « sa majesté le moi » (comme dit Freud)  de perdre son trône. Il faut aimer la vérité, ou s’aimer soi. Toute connaissance est une blessure narcissique.

L’humilité mène à l’amour. Sans l’humilité le moi occupe tout l’espace et ne voit l’autre que comme objet. L’humilité est cet effort du moi pour se libérer des illusions qu’il se fait sur lui-même, cet effort par quoi le moi se dissout. « Grandeur des humbles. Ils vont au fond de leur petitesse, de leur misère, de leur néant : là où il n’y a plus rien, où il n’y a plus que tout. Les voilà seuls et nus, comme n’importe qui : exposés sans masque à l’amour et à la lumière. »

 

Extraits de « Petit traité des grandes vertus » d'André Comte-Sponville, réunis par Jacqueline Roussy